Une exposition permanente dédiée aux hortillons...

 

Exposition initialement conçue et réalisée bénévolement par Bruno Bréart, avec l'aide de Claire Bréart et de Jean-Noël Bouflers, présentée au Musée des Hortillonnages à Rivery (Somme)

 

Les panneaux d'exposition sont consultables sur notre page " Les hortillonnages en quelques panneaux"

 

Le "musée" des hortillonnages dont on nous annonçait la création depuis plusieurs années a ouvert officiellement ses portes le 23 juin 2017 (Cf; reportage photo).L'initiative était intéressante; le projet culturel, plein de promesse.

En effet, on cherchait en vain dans la région amiénoise un lieu ou un équipement touristique dédié à ce site si particulier qui accueille aujourd’hui un nombre croissant de touristes.

Cette réalisation devait donc combler un vide et nous permettre de corriger l’image des hortillonnages qu’on nous en donnait jusqu’ici.

Présenter nos hortillonnages comme un site naturel comme ce fut le cas trop souvent, était assurément très réducteur, voire erroné. C’était ignorer le caractère patrimonial, culturel, historique de ce paysage façonné depuis des siècles par des générations de tourbiers puis d’hortillons.

 

Ce "musée", ou plutôt cet écomusée, a donc été conçu comme un lieu où ont été rassemblés des témoignages sur les modes de vie et de travail d’une communauté, celle des hortillons. Un lieu, une structure, qui vise à valoriser le patrimoine matériel et immatériel d’un territoire et d’une population (ce qui est, depuis 80 ans, la définition même d’un écomusée).

Implanté en marge des hortillonnages, sur le terroir communal de RIVERY (Somme), cet écomusée, s’appuie sur une importante collection de matériels et d’équipements agricoles, patiemment réunis depuis plusieurs années par René Nowak ; régulièrement complétée grâce à de nombreux donateurs.

 

Nous avions donc saisi cette opportunité pour proposer de replacer cette collection dans le contexte, plus général, des hortillonnages. L’exposition permanente se proposait d’évoquer, à grands traits, la vie et les activités des hortillons d’autrefois afin de remettre au premier plan la tradition maraîchère qu’aujourd’hui, quelques familles (au nombre de 7) tentent courageusement de pérenniser.

 

L'exposition permanente occupe deux espaces, le hall, puis une grande salle.

Dans le hall, nous nous sommes livrés à une présentation très générale de nos hortillonnages, regrettant de n’avoir pu être exhaustif. Les hortillonnages constituent en effet un terrain d’observation, d’étude et de recherche très étendu, et, selon l’intérêt qu’on leur porte, on peut les découvrir sous l’œil de l’écologiste, du sociologue, de l’ethnologue, de l’historien… ou tout simplement de l’amoureux des paysages, de la faune et de la flore…

 

Chacun reconnaîtra en effet dans les hortillonnages,

  une véritable réserve faunistique, ornithologique, botanique,

 un coin apprécié des promeneurs, joggers, cyclistes et pêcheurs (même si parfois la cohabitation entre ces derniers n’est pas toujours paisible (je pense là au chemin de halage),

  un lieu où se maintient une chasse traditionnelle (avec la chasse à la hutte)

 un site touristique en pleine expansion, sous la surveillance accrue d’associations très impliquées dans la sauvegarde d’un site qu’il faut bien reconnaître comme sensible…

 

Ces thèmes devraient pouvoir être développés à l’occasion des expositions temporaires...

 

Pour présenter, rapidement, le contenu de l’exposition présentée dans le hall, nous pourrions nous limiter à préciser que nous avons essayé d’apporter des éléments de réponses à 3 questions qui nous sont apparues comme fondamentales :

 

Premièrement : Mesure-t-on réellement aujourd’hui la notoriété acquise au fil des siècles par le site des hortillonnages ?

Deuxièmement : A-t-on vraiment conscience de l’ingéniosité du système d’exploitation des terres conquises sur les marais de notre vallée de Somme mis en place voilà plusieurs siècles ?

Troisièmement : Peut-on dater (sérieusement) l’origine de nos hortillonnages ?

 

 

Mesure-t-on réellement aujourd’hui la notoriété acquise au fil des siècles par le site des hortillonnages ?

 

Pas un ouvrage traitant d’agriculture ou d’horticulture, édité au cours des siècles ne manque pas de faire référence aux hortillonnages d’Amiens. Tous ceux qui ont eu une responsabilité dans le développement de l’agriculture française et son enseignement n’ont pas ignoré nos hortillons et le système d’exploitation mis en place aux portes d’Amiens.

Très tôt, la reconnaissance a donc été unanime : Tous les auteurs ne cessèrent de vanter les qualités de ces terres tourbeuses et des productions légumières et fruitières, puis l’originalité de cet  aménagement du territoire semi-aquatique si singulier qui font de ce paysage, incontestablement,  un élément du patrimoine culturel régional…

 

Les auteurs qui se sont intéressés à nos hortillonnages reprennent souvent la citation que l’on attribue au valet de Louis XIV, agronome et auteur d’un véritable « best-sellers » pour l’époque « Le Jardinier François ». Nicolas de Bonnefons n’hésitait pas à déclamer dès 1651 : « Les hortillons picards méritent l’honneur d’être appelés les plus fameux jardiniers que tous les autres de toutes les provinces de France  ».

 

Nous pourrions égrener d’autres citations puisées dans les nombreux témoignages que nous avons recensés.

Nous en avons sélectionné quelques-unes que vous pourrez parcourir dans le hall.

 

A-t-on vraiment conscience de l’ingéniosité du système d’exploitation des terres conquises sur les marais de notre vallée de Somme mis en place voilà plusieurs siècles

 

Les hortillons ont su tirer parti de conditions favorables (conditions topographiques, hydrogéologiques, historiques) et concevoir un aménagement judicieux,  transformant  ces marais en une multitude d’îlots drainés par un savant réseau de petits fossés et de canaux (dont nous mesurons la pertinence par exemple en consultant les plans du cadastre napoléonien, datés du milieu du XIXème).

Les parcelles sont longues et très étroites, répondant ainsi aux modes d’exploitation et aux contraintes de l’époque (Faut-il rappeler, qu’en l’absence d’équipements motorisés, l’ensemble des travaux s’effectuait manuellement, que l’arrosage des cultures par exemple s’effectuait par aspersion, à l’aide de l’écope qui puisait l’eau à même les rieux !)

 

L’originalité et la longévité du système mis en place reposent sur la gestion de l’eau.

L’interrelation des canaux avec la Somme est telle que toute variation de son niveau a systématiquement des répercussions sur celui des eaux dans les hortillonnages.

Les fluctuations peuvent perturber la circulation sur les rieux, et provoquer l’inondation de certaines terres. D’où la crainte des hortillons à travers les âges, face aux inondations.

Le maintien de l’écoulement de l’eau dans les rieux est donc vital pour la survivance des hortillonnages.

L’envasement des rieux provoquerait à terme leur disparition, l’irrigation des sols ne se ferait plus, le relèvement des terrains deviendrait impossible, les risques d’inondations seraient à redouter.

L’entretien régulier  de ces canaux (par faucardage et curage) sera donc une préoccupation constante à travers les siècles, et ce, jusqu’à nos jours.

Bien souvent, les autorités ont dû rappeler régulièrement aux occupants des lieux, par la loi ou le décret, l’impérieuse nécessité d’entreprendre, collectivement et régulièrement, de tels travaux.

 

Peut-on dater (sérieusement) l’origine de nos hortillonnages ?

 

Quelques auteurs anciens se sont risqués à avancer quelques hypothèses. Ainsi, après avoir évoqué l’implication ou l’influence des Hollandais, certains ont préféré s’en remettre aux Romains (voire même à César et à ses armées !). Une thèse encore trop souvent reprise aujourd’hui, mais sans fondement.

S’il est vrai que César et ses troupes ont bien séjourné dans les environs d’Amiens, au cours de l’hiver 53/54 av. JC par exemple (les archéologues cherchent d’ailleurs toujours le lieu de ce séjour), on ne peut lui attribuer en aucun cas l’aménagement des hortillonnages.

Cette hypothèse serait recevable si elle était étayée par des témoignages que seule l’archéologie ou des textes antiques seraient en mesure d’apporter. De plus, se référer à l’étymologie latine du mot « hortillon » (« hortus » signifiant jardin) ne suffit certes pas à voir dans ces Romains, les initiateurs de ce système.

 

Les premiers éléments de réponse sont donc à rechercher dans nos archives, parmi les plus anciennes. les premiers indices d’une activité maraîchère apparaissent dans des écrits datés du XIIIème et XIVème siècle. Ainsi voyons-nous apparaître le mot « terre à aire » dans un texte relatif à l’imposition (déjà !) des maraîchers.

Il paraît plus raisonnable de faire remonter l’origine des hortillonnages à partir du Moyen-âge, période au cours de laquelle les historiens ont d’ailleurs observé une transformation des paysages ruraux avec la résorption des forêts, des landes et des marais. Ces derniers notent en effet, qu’en France, les terrains marécageux régulièrement inondables qui n’avaient guère attiré l’attention des agriculteurs antiques, étaient désormais mis au sec et cultivés.

Par ailleurs, il est intéressant de noter que  Robert Fossier, l’un des médiévistes qui a le plus travaillé sur l’histoire de la Picardie, nous précise que l'économie de la ville d’Amiens connaît en 1270 sa première apogée. Ce fait est à prendre en compte pour attester une origine médiévale des hortillonnages.

 

Vous vous attarderez certainement devant deux documents que l’on peut qualifier d’exceptionnels :

Le premier est un extrait d’un manuscrit daté de décembre 1492,, où, apparaît non seulement le mot « ortillons », mais également le patronyme d’une famille d’hortillons que l’on pourra suivre sur plusieurs siècles : la famille Casthelain.

Le second document est ce grand plan d’Amiens et des Hortillonnages daté de 1542.

 

Pour conclure sur ce sujet, une création de nos hortillonnages au XIIIème siècle, voire au XIIème siècle, nous apparaît comme une hypothèse recevable.

 

 

Venons-en à la présentation de la collection dans la grande salle, entièrement dédiée aux hortillons.

 

Nous avons opté pour des « banquettes » censées représenter les « aires », ces petites parcelles de terre, longues et étroites entourées d’eau. Nous n’avons pu éviter un anachronisme important. Pour des raisons essentiellement techniques, nous avons dû emprunter le système de protection mis en place aujourd’hui pour maintenir les berges, alors que celles-ci, pour la période concernée, étaient « naturelles », c’est-à-dire talutées...

 

Dans la mesure où la muséographie a subi des changements, intervenus sans la moindre concertation, nous décrivons ci-après le parcours que nous avions retenu après avoir recherché une cohérence dans la présentation et le respect de la chronologie.

 

Sur la première banquette, située à gauche de l’entrée, nous évoquions les débuts de la mécanisation, au milieu de XXème siècle, avec l’introduction dans le site des premiers motoculteurs. Si la physionomie du cœur de nos hortillonnages a été préservée, notamment en raison des difficultés d’accès aux parcelles, il n’en a pas été de même sur les franges, où l’accessibilité des terres a permis l’introduction à cette période des premiers équipements motorisés. Cette évolution a eu pour conséquence certes une productivité accrue pour nos maraîchers, mais a entraîné de profondes modifications du milieu (avec par exemple, le comblement de fossés pour agrandir les parcelles cultivables).

 

Avec la deuxième banquette, sur l’aile gauche de la salle, commencait véritablement l’exposition couvrant la période retenue (1850-1950).

 

Sur cette banquette, ainsi que sur la banquette centrale, était exposée une suite d’outils et d’équipements illustrant successivement la préparation des terres, les premiers semis et les premiers plants, l’entretien des terres, l’entretien, l’arrosage, la protection des cultures jusqu’à leurs récoltes.

On pourvait remarquer les premiers équipements sur roues, archaïques, légers, comme les semoirs et les houes. Quant à l’outillage manuel en fer forgé (dont le poids ajoute à la pénibilité du métier), bien connu de nos jardiniers contemporains, il trouve son origine dès l’époque gauloise.

Cette banquette était complétée par une série de panneaux suspendus illustrant successivement le domaine des hortillons, un aperçu des cultures avec un inventaire très détaillé de la fin du XIXème. Un panneau était consacré au type d’exploitation, essentiellement familiale ; un autre à l’hortillonne….

 

Au fond de la salle, vous vous attarderez sans doute sur l’une des pièces maitresses du musée, la barque à cornet que l’on identifiera aisément, grâce à sa silhouette si particulière, sur toutes les illustrations que nous ont laissé nombre d’artistes au fil des siècles. Equipement indispensable de l’hortillon, cette barque lui permettait de se déplacer sur les rieux pour rejoindre ses terres, sur la Somme pour descendre ses productions jusqu’au marché sur l’eau, pour transporter ses outils, son chien et son fusil, ou encore pour charger le fumier indispensable pour amender ses terres…

 

Avec Claire Bréart, nous avons tenté une évocation du domaine des hortillons en réalisation une fresque peinte sur l'ensemble du mur du fond.

 

La dernière banquette, sur l’aile droite de la salle était réservée à l’entretien des friches, des berges et à la lutte envers quelques animaux nuisibles (comme les rats et notamment les rats musqués…). Cette banquette était complétée par la présentation d’une autre barque affectée au nettoyage des rieux et des berges, équipée de son outillage comme le faucard, cette grande faux à la longue lame courbe et les griffes utilisées respectivement pour la coupe et la récupération des végétaux.

 

Nous n'avons pu concrétiser un dernier panneau que nous avions souhaité sur la réfection des berges naturelles à l'aide de la drague. .

 

 

L’exposition se termine par une évocation du marché sur l’eau en présentant une sélection de superbes clichés dûs à Camille Biendiné (plaques de verre fin XIXème) et reproduits grâce à l’aimable autorisation de la Société photographique et cinématographique de Picardie.

 

 

 

B. Bréart, 10 avril 2018