Un autre regard sur les hortillonnages

auteur : Bruno BREART

 

" Il n’est pas pour moi d’occupation plus délicieuse que la culture de la terre ... et pas de culture comparable à celle du jardin ... Mais, bien que je sois un vieil homme, je ne suis qu’un jeune jardinier
                                                                                                 

Thomas Jefferson

Vue générale par satellite (Source Google) - Vue de la Somme avec la cathédrale en arrière-plan (Photo B. Bréart)
Vue générale par satellite (Source Google) - Vue de la Somme avec la cathédrale en arrière-plan (Photo B. Bréart)

"... une bibliothèque , un jardin , un bosquet et un ruisseau au doux murmure fournissent le cadre le mieux adapté au bonheur..."                                                                                                                        William Byrd


À propos du site web

Création du site web : 05 avril 2016

 

Fréquence des mises à jour : Elle est quotidienne ou hebdomadaire (selon les évènements).

 

NOTE : Les mots figurant en bleu dans les textes , grâce aux liens inernes, permettent (en cliquant) d'accéder directement aux pages où l'internaute pourra trouver de plus amples détails sur le sujet concerné...

 

 

 

 

Auteur

Textes et photos : Bruno BREART

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Reproduction autorisée sous la stricte réserve de la mention d'origine "Photo B. Bréart"

 

Email : bruno.breart@gmail.com

Facebook : bruno bréart

 



Amis internautes...

 

Si d’aventure vous vous décidiez à partir à la découverte des hortillonnages, lieu exceptionnel, sachez que vous ne pourrez, sans éprouver quelque amertume et une frustration certaine, vous limiter à une unique visite. Vous éprouverez le besoin de revenir, de vous rendre disponible pour apprécier tout le charme de ce paysage et, surtout, de mesurer la profondeur de son histoire....

 

Il me sera facile, au fil des pages  de vous convaincre. Cette modeste contribution n’a d’autre prétention que de vous faire partager le plaisir, chaque jour renouvelé, de cette immersion dans un lieu qui n’a nul autre pareil.

 

Imaginez, non loin de notre cathédrale, sur près de trois cents hectares, ce monde composé d’ilots de terres entourés d’eau, nichés dans le fond de vallée de la Somme…

 


"Hortillonnage" :  vient du mot latin "hortus" signifiant "jardin". Le Grand dictionnaire universel du XIXème siècle de Pierre Larousse en donne la définition suivante : " Nom donné, dans l'ancienne province de Picardie, à des marais entrecoupés de petits canaux, que l'on exploite pour la culture des légumes et des fruits ..."

 

Cette première défintion est ensuite développée largement : "Dans les environs d'Amiens, il existe un vaste espace formé par les eaux de la Somme, et qui est mis depuis longtemps en culture maraîchère. Les chemins de communication sont ici remplacés par des canaux, et les ouvriers, ainsi que les produits, sont transportés dans des barques. Le sol est tourbeux et imprégné d'une humidité permanente; grâce à d'importantes fumures, on y obtient des produits considérables, surtout en gros légumes herbacés. Ce sol a été, du reste, en quelque sorte créé par l'homme; il occupe l'emplacement d'anciens marais; des coupures distribuées, la terre rejetée sur les parties émergées, ont permis de mettre en valeur ces terrains infertiles "

 

Réf. : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2053614/f404.item.r=hortillonnage

 



 Pour activer le diaporama, il vous suffit de cliquer sur la première image...  Les images défileront ensuite au rythme                      d'une image toutes les trois secondes. Vous pouvez également l'agrandir en cliquant sur la croix...


 

A moins de 500 mètres à vol de colvert de la cathédrale d’Amiens, les hortillonnages comptent aujourd’hui incontestablement parmi les sites touristiques les plus visités de la capitale régionale, le deuxième après la cathédrale. Il suffit, pour s’en rendre compte, de passer dès que les beaux jours réapparaissent devant la Maison de l’association des hortillonnages, boulevard Beauvillé, face au parc Saint-Pierre, non loin de la gare.

 

De longues files de visiteurs attendent d’embarquer à bord de ces barques, belles et singulières, pour une découverte des lieux qui ne les laisseront guère indifférents. Le circuit proposé d’une longueur volontairement limitée à trois kilomètres (et d’une durée d’environ 45 minutes) part de l’embarcadère situé derrière et en bas de la Maison de l’association et traverse la partie occidentale des hortillonnages, offrant aux visiteurs une grande diversité d’unités paysagères et un aperçu de l’occupation actuelle des terres qui ne peut que refléter, exceptionnellement, la situation originale du site.

 

 

Qui n’a pas eu l’occasion de parcourir, l’été venu et si possible à l’aube d’une journée ensoleillée, les hortillonnages à bord de ces longues barques … ne peut mesurer le charme de ce lieu.

 

Engagé dans ce labyrinthe aquatique composé de près de 65 km de canaux étroits et peu profonds - les rieux - encadrés, aujourd'hui, par des berges fleuries composant là un décor floral aux mille couleurs surlignant des parcelles de terre d’un noir franc ; glissant au fil de l’eau, appréciant la propulsion électrique des barques dont le silence ne peut être rompu que par le bruit du vent, le chant des oiseaux, les coassements des batraciens (lors de la saison des amours !) ; accompagné le plus souvent par un couple de cygnes, majestueux, princiers, ou par une famille de canards sauvages plus bavards et moins farouches, épié par une poule d’eau plus craintive à moins que ce ne soit une foulque ou encore un grèbe huppé, un remarquable plongeur !… le visiteur part, aux portes de l'ancienne capitale régionale, à la découverte de ce milieu qu’il pense naturel.

 


"Rieu" ("riyeu" en picard) : Nom donné aux petits "canaux" (dont la largeur moyenne est d'environ 4 mètres) qui séparent les parcelles de terre dans les hortillonnages.

 


Photo B. Bréart
Photo B. Bréart
Photo B. Bréart
Photo B. Bréart

Voilà pour l’image d’Epinal, une image offerte à plus de 130 000 visiteurs qui chaque année se retrouvent par exemple à la Maison des Hortillonnages … Une image qu’il nous faut sinon corriger tout au moins compléter. Car, connaît-on vraiment le site des hortillonnages ? Un site si proche des Amiénois, si visité par des touristes de plus en plus nombreux, si surveillé par les associations de protection et de sauvegarde …On pourrait en douter à la lecture de certains guides ou publications régionales ou à l’écoute de commentaires qui véhiculent encore nombre d’idées reçues et d’informations erronées.

« Patrimoine naturel », « petite Venise du nord », « jardins flottants »… et bien d’autres appellations fantaisistes qualifient encore aujourd’hui injustement les hortillonnages, oubliant que ce site est avant tout un élément du patrimoine culturel régional.

 

Ce site est en effet encore trop souvent présenté comme un site naturel. Certes, les Amiénois disposent là d’un vaste espace vert où il fait bon se retrouver, à l’abri des bruits et des encombrements de la cité, bénéficiant l’été de la fraîcheur des marais, mais combien d’entre eux savent que ce site est dû au labeur des hommes … ceux qui, depuis plusieurs siècles, ont véritablement façonné ce paysage, trouvant là, au prix de sérieux efforts, des terrains propices à la culture maraîchère.

 

 

 

A l’origine, l’homme  extrait très tôt la tourbe pour satisfaire entre autres aux besoins du chauffage et pour amender ses terres. Puis, il investit ces marais pour créer les hortillonnages dont les cultures maraîchères contribue à la richesse économique de la ville.

                                                                  

Aujourd’hui, les hortillonnages s’insèrent dans la trame urbaine de la capitale régionale où quelques familles d’hortillons (sept exactement) tentent, non sans difficultés, de maintenir cette tradition maraîchère qui perdure depuis des siècles. 

 

 


 

"Hortillon" : maraîcher intervenant spécifiquement sur le site. Le mot apparaît sous l'orthographe "ortillon" dans des   textes datés du XIV ème siècle.

 


Terre de cultures, terrain de recherche privilégié...

 

Que l’on soit écologiste, naturaliste, historien, ethnologue, sociologue, ou encore aménageur public, urbaniste, paysagiste, spécialiste de l’agriculture urbaine … ou encore artistes (comme ceux qui réinvestissent depuis quelques années le site), chacun trouve ou peut trouver dans les hortillonnages un terrain d’étude et de recherche privilégié. 

 

Les spécialistes de l’environnement y trouveront une grande variété d’unités paysagères, une large palette floristique et faunistique, un véritable refuge ornithologique, un environnement qui a évolué au fil du temps en fonction des interventions de l’homme et de l’occupation des sols.

Les écologistes s’interrogeront par exemple sur la transformation des paysages avec l’introduction de nouvelles espèces végétales exogènes et bien souvent mal adaptées à ce milieu, sur  l’évolution de l’habitat et des équipements au cœur du site, sur le bétonnage des berges (quand ce n’est pas à l’intérieur même des parcelles !), sur l’introduction discutable du véhicule au sein même de certaines aires comme celles situées le long du chemin de halage aujourd’hui bétonné pour le "bonheur" des cyclistes (bonheur apparemment guère partagé par les pêcheurs et les promeneurs !)

 

Les administrations compétentes tenteront de rechercher le meilleur compromis possible entre la sauvegarde et le développement d’un site ma foi difficile à gérer compte tenu de son étendue, de la diversité et du nombre de ses occupants. Elles s’interrogeront sur le développement du tourisme et notamment le tourisme fluvial…

Aux côtés des administrations, les associations assureront la promotion tout en veillant à la protection et à la sauvegarde d’un site que l’on sait sensible.

 

Les sociologues observeront la lente évolution du site amorcée dès le début du XXème siècle avec le recul progressif du maraîchage qui s’est accéléré à partir des années cinquante (un millier d’hortillons en 1900, un peu plus d’une centaine en 1950, 7 familles aujourd’hui !).

 

Les urbanistes participeront (par exemple dans les années 1980/1990) à la réhabilitation du quartier populaire de Saint-Leu, autrefois animé par la vie et les activités des hortillons, des meuniers, des tisserands, des tanneurs et des teinturiers, des constructeurs de bâteaux (dont les célèbres barques à cornet)…

Ce quartier, aux abords de l’église Saint-Leu, est devenu aujourd'hui un véritable pôle intellectuel et culturel avec ses facultés, ses écoles d’ingénieurs, son cinéma. La rue dénommée dès le XIIIème siècle  « Queue de Vache »  où les hortillons pouvaient charger le fumier de la ville déposé à leur intention, est devenu le Quai Bélu, avec sa salle de spectacle, ses bars, brasseries et restaurants transformant le lieu en un des rares lieux « branchés » de l'ancienne capitale régionale.

Pour atténuer la rupture occasionnée à la suite de la création du boulevard Beauvillé, urbanistes et paysagistes envisageront des aménagements dans la continuité des hortillonnages, comme le parc Saint Pierre réalisé en 1993, ou aujourd'hui, le projet « Gare la vallée ».

 

Les paysagistes et plasticiens invités depuis quelques années par la Maison de la Culture investiront les hortillonnages, sur les traces des nombreux artistes qui ont jadis trouvé là une véritable source d’inspiration.

 

Chaque spécialiste porte ainsi son propre regard sur les hortillonnages, différent et complémentaire. Il nous a semblé nécessaire de privilégier un autre regard, celui de l’historien et de l’ethnologue, afin de ne pas perdre de vue ce qu’a été, durant des siècles, la spécificité du site, sa vocation principale : le maraîchage.