Avant-Propos
Gamin, j’étais « de Saint-Germain ». Y’avait ceux de Saint-Leu – « chés nazus » - que l’on craignait lorsqu’il fallait traverser leur territoire pour rejoindre le curé qui devait s’occuper de nos âmes en nous prodiguant une éducation religieuse. Nous étions alors à l’aube des années soixante.
Ma mère - sans être d’ailleurs pratiquante, tout au plus respectueuse des traditions familiales, m’envoyait chaque dimanche matin suivre la messe, puis en semaine, le catéchisme. Je la soupçonne aujourd’hui d’avoir trouvé là un moyen de s’accorder quelques heures de répit.
Une messe en latin pardi dont on je ne comprenais ni un mot, ni le rituel qui m’amenait à alterner régulièrement la position debout et la position assise tout au long d’un office que je trouvais interminable.
Très vite, avec quelques comparses, nous options pour la messe buissonnière. Nous nous échappions discrètement pour rejoindre nos terrains de jeux, les terrains vagues aux abords de l’église ou les canaux du vieil Amiens.
L'eau déjà attirait notre attention, l'espoir d'entrevoir quelques menus poissons...
Nous habitions à l’époque l’une des « tours » du square Samarobrive nouvellement construites, après avoir occupé l’étage d’une maison amiénoise, au 44 de la rue Blasset, derrière le cirque Jules Verne. La petite famille partageait ce logis avec la propriétaire - qui deviendra un membre de la famille à part entière - et une autre locataire, une « vieille fille » comme on disait à l’époque !
La famille enrichie d’un nouveau membre, avec l’arrivée de mon deuxième frère, nécessitait alors un peu plus d’espace ; ce que nous offrit cette H.L.M. dont la hauteur, à l’époque, dominait le quartier, sans toutefois dépasser l’église Saint-Germain.
Ravitaillement oblige, je me souviens de ces sorties hebdomadaires, accompagnant ma mère jusqu’à la place Parmentier, où se tenait le petit marché qui a conservé le nom de « marché sur l’eau » en mémoire des hortillons qui, jadis, descendaient le cours de la Somme à bord de leur barque à cornet pour écouler leurs précieuses marchandises.
Il nous suffisait de prendre la rue Fernel, traverser la rue Saint-Leu, laisser à notre gauche l’église, suivre la rue des Majots pour rejoindre le « port » du Don et nous retrouver plongés dans l’ambiance de ce marché très animé.
De cette époque, date ce goût prononcé pour la fréquentation des petits marchés de province. A tel point que, plus tard, j’en arrivais même à programmer mes vacances itinérantes en fonction du calendrier des petits marchés des petits villages traversés.
Adolescent, épris de passion pour la photographie, le quartier Saint-Leu – avant la réhabilitation de son habitat dans les années 1970 - et les hortillonnages sont vite devenus mes terrains de chasse privilégiés (chasse photographique s’entend).
Photographies du quartier Saint-Leu, avant sa réhabilitation dans les années 1970 (Photos B. Bréart)
Sur la rénovation de Saint-Leu à cette époque voir : l'enquête sur la rénovation du quartier
Un demi-siècle plus tard, après une longue carrière vouée à l’archéologie picarde puis franc comtoise, le temps de la retraite venu et de retour sur Amiens, je repris le chemin du marché puis des hortillonnages.
L’attraction était toujours aussi forte. Aussi, je soldais un petit capital épargné (par le fisc !) pour l’acquisition d’une petite parcelle de terre au cœur du site, rejoignant ainsi le millier de citadins qui trouvèrent là un lieu de détente et la possibilité de
produire ses propres légumes et quelques fruits.
L’apprentissage fut difficile. La terre est basse et la végétation envahissante. Je dus revoir à la baisse mes prétentions quant aux récoltes attendues, et ce, par rapport au travail engagé ! J’ai vite compris les difficultés du métier de maraîcher ! Il n’y a pas de « mauvaises » herbes diront certains, mais celles qui envahirent obstinément ma parcelle eurent raison de mes lombaires !
La saison hivernale avec le repos concédé à la terre nourricière me permit de consacrer une bonne partie de mon temps à la fréquentation des salons feutrés de nos bibliothèques et des archives municipales et départementales, retrouvant là les plaisirs de la recherche qui ont ponctué régulièrement mon existence.
A l’aube du XXème siècle, un auteur régional, Pierre Dubois, annonçait que « l’histoire du site restait à écrire », Celle-ci ne pouvait être engagée sérieusement qu’à condition toutefois de retourner aux sources documentaires.
Seuls le contexte historique, la consultation de la littérature ancienne, le dépouillement des archives, de l'iconographie, pouvaient fournir des éléments de réponse aux multiples questions que l’on était en droit de se poser, sur la définition même de nos hortillonnages, leur configuration et le choix de
leur localisation, l’originalité de leur aménagement, sur leur origine et leur développement, sur la pérennité du site grâce aux travaux et à l’obstination de générations de maraîchers – nos hortillons -, sur la vie et les activités de cette population si particulière…
Aujourd’hui, le site des hortillonnages couvre encore un espace de près de trois cents hectares de terre et d’eau. Occupant le secteur nord-est de la ville d’Amiens, au pied de la cathédrale (si l’on y intègre le port d’Amont, lieu du célèbre « marché sur l’eau ", le site s’étend sur les communes limitrophes, celles de Rivery, Camon et Longueau.
Facilement repérable sur les plans et les cartes, on peut décrire le site des hortillonnages comme un vaste croissant vert traversé par la Somme et dont les extrémités engloberaient à l’est la (nouvelle) confluence Somme-Avre, à l’ouest le Parc St Pierre.
Ces dix dernières années, c'est-à-dire depuis ma cessation d'activité professionnelle, les hortillonnages et le vieil Amiens avec son quartier Saint-Leu, ses canaux et son habitat typique, ses terrasses du quai Bélu, le petit marché de la Place Parmentier, etc. sont redevenus mes terrains d'observation et de recherche privilégiés. J'y consacre l'essentiel de mon temps.
Proche de nos derniers hortillons, impliqué dans les principales associations de sauvegarde du site, je veille sur "mon" domaine, chaque jour disponible pour le faire connaître et l'apprécier...
Chaque année, la Fête du marché sur l'eau, les Médiévales au bord de l'eau et les nombreuses animations programmées au port d'Amont (joutes nautiques, course des garçons de café...) sont des rendez-vous incontournables...
Ci-dessous : Reportage photo sur le Vieil Amiens, le quartier Saint Leu (photos B. Bréart)



