Hommage à Roger Agache (1926 - 2011)


Le 17 Novembre 2011, à l'âge de 86 ans, l'âme de Roger Agache rejoignait, pour reprendre une formule consacrée, le ciel de Picardie, son domaine d'élection, ce terrain de recherche qui lui procura, durant une grande partie de sa vie - et comme il avait maintes fois l'occasion de nous le rappeler - une véritable source d'émerveillement : "Emerveillement de redécouvrir notre Picardie natale sous un aspect totalement nouveau... Emerveillement devant cette extraordinaire mosaïque multicolore qui reflète plusieurs millénaires de travaux agricoles, devant la richesse de la vision aérienne qui donne enfin au paysage de plaine toute sa beauté et toute sa signification humaine..." (R. Agache, 1978) (1)

 

(1) Voir  le catalogue publié en 2014 par le Musée archéologique de l'Oise : "Roger Agache, détective du ciel")

 


Ci-dessous : Hommage publié dans la Revue archéologique de Picardie, 2011, N° 3 et 4, pp. 5 à 19

 

 

 

Roger AGACHE (1926-2011)

Jean-Claude BLANCHET & Bruno BREART

 

 

Est-ce une prédestination pour ce futur archéologue picard que d’être né à Amiens, dans le faubourg de Saint-Acheul (Somme) en 1926 ? Ses parents travaillaient pour la Société Nationale des Chemins de Fer. Sa santé est si fragile qu’on l’envoie au « bon air » chez ses grands-parents à Prouzel, un petit village situé à proximité de la capitale picarde. Roger Agache gardera toute sa vie un souvenir émerveillé du paradis vert de son enfance... Son grand-père lui transmet le sens de l’observation et le goût de l’indépendance. Il acquiert peu à peu cette passion de la nature, de la solitude et de la contemplation, un peu comme Jean-Jacques Rousseau dont l’œuvre autobiographique le marque profondément : Un petit bonhomme qui n’a pas eu le privilège fabuleux d’être élevé à la campagne ne peut avoir connu ce vrai bonheur quasi divin, celui du vert paradis merveilleux de son enfance vécue parmi la nature… Jamais, il ne se sentira pleinement en harmonie avec elle, jamais il ne participera complètement à cet élan vital qui anime tout le monde, jamais il ne prendra aussi profondément ce goût de la solitude et de la contemplation !

En souvenir de ce monde rural, il dédiera plus tard l’un de ses recueils de photographies aériennes à ces vieux paysans picards et à leurs ancêtres qui cultivaient passionnément la terre au lieu de l’exploiter, à ces paysans d’autrefois dont le labeur incessant avait façonné un paysage profondément humanisé, harmonieux, équilibré, fait d’une sagesse agraire millénaire, mais aujourd’hui livré aux saccages des barbares de notre temps…

Son grand-père voulait en faire un pianiste virtuose. Roger Agache ne rêvait que de devenir garde champêtre par amour de la campagne. Il deviendra archéologue... pour la même raison. Après le décès de sa grand-mère, il retourne à Amiens où il poursuit ses études. Adolescent, Roger Agache vit la drôle de guerre, l’exode, le retour à Amiens, les bombardements et les destructions. Malgré les difficultés de transport, il retourne le plus souvent possible dans son village avec en main l’Histoire de la campagne française de Gaston Roupnel. C’est à cet auteur qu’il doit sa fascination pour le passé du monde rural. Il se met à ramasser des silex taillés, à observer les chemins creux, les rideaux d’arbres, les sentiers capricieux, la lisière des bois et, pour mieux les comprendre, il fréquente assidûment la grande salle austère de la bibliothèque municipale d’Amiens. Ses premières recherches portent sur les souterrains, ces refuges que les villageois aménageaient pour se mettre à l’abri lors de périodes troublées des temps de guerre. La maladie le contraint à abandonner ses études à la Faculté des Lettres de Lille.

Il devient alors instituteur rural à Béthencourt-sur-Mer (Somme) et se marie. Il consacre ses loisirs à la Préhistoire et à l’étude assidue de l’œuvre de Victor Commont, le véritable fondateur scientifique de la Préhistoire moderne. Ses prospections de surface et le suivi méthodique des carrières des terrasses de la Somme lui permettent de réunir une importante collection qu’il léguera au Musée d’Abbeville. En 1954, Léon Aufrère, directeur des Antiquités préhistoriques, lui fait reprendre ses études et le met en relation avec les grands préhistoriens d’alors, notamment l’abbé Henri Breuil, avec lequel il ira relever des coupes quaternaires. Il passe un diplôme à l’École Pratique des Hautes Études et prépare une thèse sur le Quaternaire de la Somme avec André Cayeux et Franck Bourdier. En 1955 et 1956, Roger Agache fait ses premiers survols aériens au-dessus des villages qu’il aime le plus, sans autre but, et évidemment sans autre résultat, que l’émerveillement que procure la vision aérienne à basse altitude !

Léon Aufrère, historien et géographe, l’incite alors à dépouiller les couvertures aériennes à l’exemple de ce que fit le professeur Le Gall pour Vieil-Evreux. Il le pousse à étudier les clichés archéologiques des spécialistes anglais, ainsi que les rares vues déjà publiées en France par Pierre Parruzot, D. Diehl, Roger Chevallier et Bernard Edeine. Enfin, il l’invite à entreprendre des prospections aériennes au-dessus des sites que Roger Agache fouille à la fin des années cinquante, notamment autour des minières néolithiques à Hardivillers (Oise), au lieudit "Les Plantis". Ces survols ponctuels ne donnent pas de résultats immédiats. Mais, curieusement, c’est souvent sur les parcours de retour que Roger Agache repère par hasard des tracés comparables à ceux des publications de O.G.S. Crawford. Cela l’incite à étendre ses survols dont il publie les résultats dès 1960.

Il ne rencontre alors que scepticisme et ironie, malgré des sondages de contrôle convaincants. Toutefois, le professeur Ernest Will lui apporte un soutien sans faille. En 1961, à l’occasion d’une présentation de ses résultats à la Société Préhistorique Française, il reçoit l’appui de Raymond Chevallier, dont il suivra les cours de photo-interprétation. Il se lance alors à corps perdu dans cette discipline si contestée en France. Les deux années suivantes sont fructueuses et il obtient, surtout à Vendeuil-Caply (Oise), des clichés révélateurs de structures romaines si caractéristiques qu’il commence à être pris au sérieux. En 1962, Roger Agache publie une brochure, intitulée Vues aériennes de la Somme et recherches de son passé, avec 93 illustrations. C’est le premier album du genre paru en France. Il sera largement diffusé grâce au colloque international organisé par Raymond Chevallier (Paris, 1963), qui lui accorde une large place dans l’exposition ainsi que dans le catalogue. Les meilleurs spécialistes étrangers sont enthousiasmés par l’intérêt des clichés obtenus avec d’aussi faibles moyens. Irwin Scollar et John Kenneth Saint-Joseph deviendront vite des amis fidèles ; ils lui ouvriront l’accès aux grands périodiques internationaux qui, dès 1964, publient ses travaux. J. K. Saint-Joseph avait fait quelques survols dans le Nord de la France pendant l’été 1961 et publié ses observations dans la revue Antiquity.

Les résultats de ces survols hivernaux dépassent toutes les espérances tant par le nombre de découvertes que par la précision, alors inégalée, de clichés de plans de grandes villas gallo-romaines dont personne ne soupçonnait l’existence. Ses publications dans les revues scientifiques étrangères lui valent bientôt une notoriété internationale, confirmée par son important ouvrage de synthèse paru en 1970 - que des universitaires britanniques, tels que Glyn Daniel, considèrent vite comme un ouvrage classique, au même titre que Crawford - et par la large diffusion d’une série de diapositives par l’Institut Pédagogique National. Nommé directeur des Antiquités préhistoriques Nord - Picardie le 1er mars 1963, il intensifie ses prospections et ses fouilles de contrôle. En juillet 1968, il obtient la nomination d’un assistant, enthousiaste et talentueux, Bruno Bréart, qui va dresser les plans et la cartographie des tracés repérés du ciel. En 1975, ils publient ensemble les deux volumes in plano d’un imposant Atlas d’Archéologie aérienne de Picardie où sont répertoriés les milliers de sites découverts, reportés sur 18 fonds de cartes de l’IGN : La Somme préromaine et romaine, d’après les prospections aériennes à basse altitude, sa thèse de doctorat considérablement remaniée et complétée. Par sa portée générale, elle dépasse largement le cadre régional et ne se borne pas à l’analyse des clichés aériens. L’auteur replace les découvertes dans leur contexte géographique, historique, économique et social, en confrontation avec les textes anciens. Il se fait ainsi l’historien de la campagne picarde et ce sera l’objectif de ses publications ultérieures, scientifiques ou pédagogiques. Sa bibliographie dépasse 300 titres. Il totalise plusieurs milliers d’heures de vol. Ses milliers de photographies aériennes sont remises au Ministère de la Culture où elles peuvent être consultées, essentiellement à la DRAC de Picardie.

Il a gardé tout au long de sa vie une reconnaissance indéfectible envers ceux qui l’ont soutenu au début de sa belle et longue carrière, il aurait aimé que nous rappelions l’aide que lui ont apporté le professeur Ernest Will, le préfet Henri Larrieu (préfet de Picardie de 1959 à 1967), le recteur Robert Mallet, l’inspecteur d’académie Henri Chauchoy, ainsi que les premiers administrateurs, MM. Chabert, Gazagnes, Delarozières… qui, au Ministère de la Culture, se sont succédé à la tête du service des Fouilles et Antiquités qui deviendra par la suite la Sous-direction de l’Archéologie, au sein de la direction du Patrimoine.

Nous garderons longtemps cette image du chercheur infatigable, assez éloigné des préoccupations administratives, pendu au téléphone, l’œil rivé sur le ciel abbevillois, interrogeant la station météo d’Abbeville, guettant la moindre éclaircie, (sachant que les plus belles éclaircies sont celles qui suivent l’orage), harcelant l’aéroclub pour obtenir dans les meilleurs délais un pilote ; se tenant informé, au gré des saisons, de l’évolution des pratiques agraires et de la croissance des cultures.

Nous conservons l’image de Roger Agache à bord du Cessna, du Robin, du Rallye, ces petits avions pratiques mais bruyants des aéroclubs d’Abbeville puis d’Amiens, commandés par de très bons pilotes.

Emmitouflé dans ses vêtements, couvert l’hiver d’une chapka, le nez dans le vent, scandant ses ordres au pilote : tournez, encore, relevez, baissez, encore, tournez …, manifestant quelquefois quelques agacements lorsque l’angle de vue n’était pas satisfaisant, exigeant du pilote les manœuvres les plus délicates, avec pour seules limites, les limites physiques des aéronefs. Tout ceci pour obtenir l’image la plus suggestive des indices, parfois ténus, repérés grâce à une acuité visuelle particulièrement développée et, surtout, on ne le dira jamais assez, grâce à une parfaite connaissance des territoires survolés et des périodes chronologiques. Il se plaisait à dire : On ne trouve que ce que l’on cherche…

On se souviendra longtemps de ces multiples passages sur le terrain, foulant les grandes plaines de Picardie pour effectuer les contrôles indispensables et pour recueillir les premiers témoins matériels confirmant l’origine anthropique des vestiges repérés. Il affectionnait les échanges avec les paysans dont il se sentait proche, convaincu que les meilleurs protecteurs de notre paysage sont les paysans eux-mêmes, pour peu que l’état ne les encourage pas, par le biais de subventions parfois discutables, à détruire les bosquets, les haies, les rideaux, ces éléments structurant nos paysages… Au retour de ses missions aériennes, il passait de nombreuses heures au bureau à analyser la documentation réunie, à noter et classer les diapositives selon sa méthode, avec le peu de moyens dont il disposait (pas de documentaliste).

Roger Agache a été honoré par l’attribution du Grand Prix de Géographie en 1978 et du Grand Prix National de l’Archéologie en 1983. Il a été élu correspondant de l’Institut en 1991. La communauté scientifique lui a rendu hommage lors du colloque international d’Amiens en 1992 (actes parus en 1999, sous la direction de Bruno Bréart). Dans la préface de ce colloque, Christian Goudineau, ancien professeur au Collège de France, écrit : L’archéologie aérienne est devenue l’un des éléments essentiels de l’horizon des archéologues et des historiens. Elle devrait l’être aussi - plus qu’actuellement - pour la préservation de notre patrimoine. Je le répète, tout cela grâce à quelques « fous volants » menés par Roger Agache.

L’apport de Roger Agache est d’avoir développé une méthodologie pour la prospection aérienne : multiplier les images aériennes à chaque survol, renouveler les prises en toute saison (notamment l’hiver), constituer des dossiers par site en les confrontant à des documents d’archives (cadastres, cartes anciennes et récentes, gravures, etc.), et surtout réaliser des contrôles systématiques au sol. Son apport scientifique porte essentiellement sur l’archéologie du paysage, la typologie, l’implantation et l’évolution de l’habitat rural gaulois et romain.

Il s’est converti à... 79 ans à l’ULM ; il trépignait toujours comme un enfant quand il découvrait un nouveau site ! Pour lui, cette chasse photographique des fantômes du passé a toujours été un jeu fascinant dont il ne se rassasiait jamais.

C’était une personnalité attachante, disponible, généreuse, mais qui avait ses défauts comme tout être humain. Nous n’occulterons pas ses changements d’humeur, voire ses moments de colère et surtout ses batailles « épistolaires », exercice dans lequel il excellait avec cette satisfaction d’avoir pu décocher quelques flèches à l’encontre de ses détracteurs ou d’avoir pu dénoncer nombre de théories fantaisistes ! S’il pouvait nous entendre aujourd’hui, il en rirait certainement. Il avait beaucoup d’humour et de dérision. Il n’hésitait pas à se brocarder lui-même en nous envoyant régulièrement des montages photographiques ou des textes humoristiques. Il citait souvent ce passage de René Descartes : Lorsqu’on est trop curieux des choses qui se pratiquaient aux siècles passés, on demeure ordinairement fort ignorant de celles qui se pratiquent en celui-ci. (R. Descartes, Discours de la méthode).

Il nous disait souvent : J’ai passé ma vie à faire ce dont j’avais envie et à toujours opter pour ce qui m’amusait le plus. Par miracle, je me suis vu rétribuer pour cela. Au lieu d’accumuler de l’argent comme les gens bien, je n’ai accumulé que des sottises et des gaffes. Pour mon malheur, je n’ai jamais su résister à la tentation de lancer des « rosseries ». Dans mon enfance, mon père me pardonnait toutes mes bêtises en disant qu’il faut que jeunesse se passe. La vieillesse ne m’a jamais assagi, loin de là. à l’approche de la « septantaine », ce sont désormais mes petites filles qui déclarent : notre grand père n’est toujours pas devenu raisonnable ! (texte publié à la suite d’une baignade en mer qui a failli mal tourner). Roger Agache reprend à cette occasion malheureuse un texte de Michel de Montaigne : Depuis d’un long trait de temps, je suis envieilli, mais assagi je ne le suis certes pas d’un pouce… il ferait beau être vieil, si nous ne marchions que vers l’amendement (Michel de Montaigne, Les Essais).

Jusqu’à la fin de sa vie Roger est resté au courant de l’évolution du monde, de la politique, des mouvements religieux... Voici notamment ce qu’il nous disait encore récemment : Aujourd’hui encore, je suis sensible au « charme » originel des mots… Il serait bon parfois que nos hommes politiques le fussent aussi. Pourraient-ils se souvenir que le fanatisme c’est tout ce qui se rapporte aux religions (littéralement aux temples, aux fana) avant d’encourager à une France muticulturelle, voire de faciliter l’implantation de mœurs exogènes incompatibles avec notre civilisation, notre rationalité scientifique, notre humanisme et, notre laïcité…

Dans une de ses dernières cartes de visite, il avait ajouté sous son nom : Abonné au chant du Coq, abonné au téléphone, ancien abonné au Courrier Picard, prix d’excellence d’étourderie et lauréat de plusieurs Grands Concours - de circonstance. Il dédie dans une de ses publications quelques pages à ses femmes successives, en ces termes : Elles eurent bien le mérite à supporter mes prétendues « recherches archéologiques » qui ne furent souvent que des prétextes à rêvasser sur la terre comme au ciel de ma Picardie natale. Que la science a bon dos ! Il ira même jusqu’à écrire dans son avis d’obsèques qu’il a préparé quelque temps à l’avance : Monsieur Roger Agache qui vécut dans les nuages, est décédé dans sa 86e année. Chevalier de la Légion d’honneur, Officier des Arts-et-Lettres au titre de « Pionnier de l’archéologie aérienne », Membre des Palmes académiques, Membre correspondant de l’Institut des France, Grand Prix international d’archéologie, Grand prix de géographie… Ses dernières pensées ont été pour ses trois chers enfants et ses trois merveilleuses femmes successives qui lui ont apporté tant de bonheur. Son amour d’adolescent : Micheline qui lui a donné deux filles, puis Linette qui lui a donné un garçon et en Claude qui a charmé ses dernières années. Et il termine en soulignant : Je bois à la santé des vivants ! Qu’ils en profitent, la vie est si merveilleuse, le vin est si bon et nos femmes si belles dans leur blancheur éclatante !

Il faut souligner l’intérêt qu’il portait à sa ville d’adoption, Abbeville ; à « son » musée - le musée Boucher de Perthes - qui fut d’ailleurs longtemps géré en même temps que la bibliothèque municipale, par son épouse, Micheline Lecat, trop tôt disparue. Il faut aussi rappeler son investissement pour le projet du parc archéologique Samara, implanté au pied de l’oppidum de La Chaussée-Tirancourt qu’il connaissait mieux que quiconque pour l’avoir maintes fois survolé.

Roger Agache n’a pas pratiqué beaucoup de fouilles archéologiques ni dirigé lui-même des chantiers importants. Il nous a d’ailleurs laissé quelques lignes amusantes à ce sujet : Un fouilleur qui bavarde comme une « agache » (une pie en Picard), est moins dangereux qu’un fouilleur qui fouille : il ne saccage rien. Je ne crois pas avoir fait beaucoup de dégâts en ce domaine, car j’ai passé ma vie à savourer, à paresser, à bâiller aux corneilles et à discourir, surtout quand je n’avais rien à dire. Quant à l’archéologie, je me suis contenté de survoler comme un oiseau des champs, jacassant, planant dans les airs et me délectant de l’insigne bonheur de vivre sub dio. Un peu plus loin, il précise ses idées : Le sérieux n’a jamais été mon fort et, cependant, il est arrivé parfois (pas souvent) que certains me considèrent comme tel, tout au moins parmi les archéologues chez qui, il est vrai, les chercheurs qui ont les pieds sur terre ne sont pas légion. Comment d’ailleurs a-t-on pu y prendre au sérieux un monsieur qui a passé le plus clair de son temps à pourchasser des … fantômes et, circonstance aggravante, par avion ? Certes, il s’agissait de fantômes de fermes gauloises (ou soi-disant telles) ou de villas gallo-romaines… et que cela fait du bien ! Mieux, je passe pour être « le pionnier de l’archéologie aérienne ». C’est d’ailleurs à ce titre que j’ai été promu Officier des Arts et des Lettres ! Le problème vient que cette méthode de détection existait déjà… avant ma naissance (Agache, courrier du 24 mars 1994).

Il aurait aimé certainement que nous développions d’autres facettes de sa personnalité : son regard aigu et critique sur l’actualité, son goût pour la littérature et la musique classique... Il nous parlait souvent de Montaigne et Rousseau nous offrant parfois des ouvrages de ses auteurs préférés. Dans un manuscrit où il parle de son enfance dans ce vert paradis de ses grands-parents à Prouzel, il cite plusieurs fois Rousseau : Non seulement, je me rappelle les temps, les lieux, les personnes, mais tous les objets environnants, la température de l’air, son odeur, sa couleur [ …] dont l’air vif m’y transporte de nouveau ou encore : J’ai du vert sous mes fenêtres (J.J. Rousseau, Les Confessions). Il connaissait les écrits de Rousseau par cœur, mais n’en partageait pas toutes ses idées. Il eut la joie de passer quelques jours à Chambéry où il put se promener sur les traces de son écrivain préféré. Sur la photo d’une amie, on le voit le matin, empruntant à la façon de Rousseau, le chemin montant sur la colline, au-dessus de la maison de Madame de Warens aux Charmettes. Il gardera de Rousseau et de bien d’autres, le plaisir intense de se promener dans la campagne, les bois, les rivières, la mer, allant même régulièrement depuis l’âge de 13 ans et jusqu’après 65 ans, coucher à la bonne saison dans la nature, bien enveloppé dans un duvet et parfois sur un matelas : Les étoiles du matin éclatent en chants d’allégresse (Job, 38, 7). Il était sensible à cette allégresse, cette étrange jubilation de toute nature si particulièrement intense au moment des nuits les plus courtes de l’année, dans l’heure qui précède l’apparition du soleil. Citons encore un passage de Jean-Jacques Rousseau à ce sujet : … l’aurore un matin me parut si belle… je goûtai ce plaisir dans tout son charme ; c’était la semaine après la SaintJean. La terre dans sa grande parure était couverte d’herbe et de fleurs. Les rossignols presque à la fin de leur ramage semblaient se plaire à le renforcer ; tous les oiseaux faisaient en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d’un beau jour d’été… En raison de l’insécurité grandissante, il sera contraint de descendre coucher dans son jardin d’Abbeville jusqu’à ces dernières années, près de l’arbre où nichaient ses poules cayennes, sous le contrôle vigilant de leur coq « Mitterrand » !

Il était catholique non pratiquant, mais lisait régulièrement la bible dont il connaissait par cœur certains passages qui lui servaient de guide au quotidien. C’était un voisin de ses grands-parents qui l’avait initié à la religion. Voici ce qu’il écrit dans ses souvenirs : Le dimanche, Léon Cagé mettait son beau costume, sa chemise blanche, puis faisait sa toilette… Après quoi, il m’emmenait à la messe. à cette époque, même dans les églises de village, la cérémonie revêtait encore une certaine pompe qui m’impressionnait. Il y avait aussi cet envoûtant parfum d’encens. Et puis, on parlait en latin. Tout cela contribuait aux mystères de l’office. Quand le curé ouvrait la bouche, il me semblait que c’était Dieu en personne qui parlait. Seules les paraboles évangéliques m’émerveillaient. Ne sont-elles pas faites pour les simples ? (Mathieu, 4, 10). En vieillissant, il aimait réécouter ces chants traditionnels en latin de la liturgie de Saint Pie V.

 

Sa bibliographie compte près de 300 titres. Son Atlas d’archéologie aérienne, publié en 1975 avec la collaboration de Bruno Bréart, puis son volume sur la Somme pré-romaine et romaine…, édité en 1978, resteront des ouvrages fondamentaux. Sa collection de clichés parmi les plus remarquables a été largement diffusée auprès de tous les publics. Plusieurs films réalisés par FR3 ou le C.R.D.P. sont également disponibles et démontrent l’intérêt que portait Roger Agache à la sensibilisation des scolaires en particulier.

L’œuvre de Roger Agache perdurera sans nul doute longtemps et sera exploitée par des générations d’archéologues, notamment ceux qui auront, comme aujourd’hui, la tâche de sauvegarder, par l’étude, les sites qui seront amenés à la destruction par les grands projets d’aménagements ou de constructions.

Il se plaisait encore récemment à nous rappeler, en esquissant à chaque fois un sourire : En fait, mon cher ami, on s’est bien amusés. Mais ne nous trompons pas, ce qu‘il considérait comme un amusement n’était en fait que l’accomplissement d’une véritable passion ; une passion combien exigeante… Puis il ajoutait : Après avoir commencé par me persifler moi-même, j’aurai tout le temps de persifler les autres… (Jean-Jacques Rousseau, Le Persifleur).

Tous ceux qui l’ont côtoyé ont en tête quantité de souvenirs, mille et une anecdotes. Nous aurons l’occasion, très certainement, de nous les remémorer, entre nous, en d’autres temps, en d’autres lieux, et de revenir ainsi sur ces multiples facettes qui faisaient le charme de ce personnage. Rappelons pour terminer ce bel extrait d’un texte écrit par un poète, son ami Jacques Darras, lors d’un témoignage publié en novembre dernier : Longtemps, je garderai dans l’oreille le son de sa voix haletante, comme voilée de brume matinale. Le premier en effet, il avait osé survoler les champs en hiver, par conditions météorologiques incertaines. Reconnaissons-lui la qualité suprême d’homme de cœur et de courage, avant d’aller le retrouver dans les livres…

 

Illustrations publiées dans cet article  (Galerie d'images ci-dessous)

Fig. 1 - Portrait de Roger Agache en 1978. RAP - 2011 n° 3/4 - Jean-Claude Blanchet & Bruno Bréart - Roger Agache (1926-2011) RAP - 2011 n° 3/4 - Jean-Claude Blanchet & Bruno Bréart - Roger Agache (1926-2011) 6 7

Fig. 2 - Excursion dans une carrière à Saint-Valery, le 12 juillet 1954.

Fig. 3 - Roger Agache pose devant la célèbre coupe quaternaire de Cagny-la-Garenne (photo Bruno Bréart, 1976).

Fig. 4 - Roger Agache présentait régulièrement ses recherches à la Société des Antiquaires de Picardie (photo Bruno Bréart, années soixante-dix).

Fig. 5 - Il passait des journées entières dans son bureau du rez-de-chaussée, près de sa cuisine, à classer des photos et à rédiger des articles, en écoutant de la musique classique.

Fig. 6 - Roger Agache en discussion avec Jacques Tarrête et Bruno Bréart, lors de la cérémonie de présentation de son site web d’archéologie aérienne, au ministère de la Culture, en 2001 (photo Nicole Alix).

Fig. 7 - Roger Agache photographié devant sa bibliothèque et ses meilleurs clichés aériens, en mars 2007 (photo Benoît Roland).

Fig. 8 - Il présentait régulièrement aux Amis du musée Boucher de Perthes et à la Société d’émulation d’Abbeville des informations sur ses recherches en cours ou sur des sujets d’actualité. Sur cette photographie il explique la taille et l’utilisation d’un biface paléolithique devant une assemblée réunie au musée (Photo Jean-Claude Blanchet, 18 mars 2005).

Fig. 9 - Roger Agache aimait en plaisantant dire : Je bois à la santé des vivants, qu’ils en profitent, la vie est si merveilleuse, le vin est si bon et nos femmes si belles dans leur blancheur éclatante (photo Benoît Roland, 2007).

Fig. 10 - Portrait de Roger Agache le 13 août 2008, sur le bord de mer à Varengeville où il aimait se promener et venir en vacances quelques jours par an, à l’hôtel des Falaises (Photo Benoît Roland).

 

 Complétées par quelques cliché

 


Ci-dessous : Hommage publié dans le catalogue de l'exposition "Roger Agache, détective du ciel", édité par le Musée archéologique de l'Oise, 2014